22/05/2024
De quelle manière les professionnels de l’ingénierie pédagogique - par ailleurs impactés par de nombreuses évolutions - vivent-ils la transformation numérique ? Au moment où certaines pratiques se trouvent réinterrogées, nous avons recueilli le témoignage éclairé de deux professionnels. Et mesuré l’ampleur des changements qui nous attendent, en lien avec l’essor de l’IA générative.
Publié au début de cette année, le baromètre 2024 de l’Institut des métiers du Blended Learning (ISTF)révèle la répartition désormais balancée des parcours de formation du Digital Learning. Sur 10 d’entre eux, 4 sont effectués à 100% en présentiel, 4 sont des mix pédagogiques alternant synchrone et asynchrone (distanciel et présentiel) et 2 se déroulent à 100% à distance. Après un essor du numérique depuis 2020 – pandémie mondiale oblige –, l’heure est au regain du présentiel. Dans le même temps, ce sont bel et bien le multimodal et le 100% distanciel asynchrone (modules e-learning autoformatifs ou tutorés) qui demeurent la priorité d’optimisation des services formation pour cette année : 86% des répondants au baromètre indiquent vouloir tendre vers plus de digital en 2024.
Tous les métiers impactés par l’innovation numérique
Depuis une vingtaine d’années, les métiers de la pédagogie se trouvent impactés par la transformation numérique. De l’architecte du dispositif au formateur, du concepteur pédagogique au réalisateur qui produit les ressources médias, sans oublier le tuteur qui travaille sur la phase de diffusion, de suivi et d'accompagnement des apprenants, toutes ces professions ont été amenées à évoluer dans leurs pratiques.
Conceptrice de formation digitale avant de devenir ingénieure pédagogique au sein de Learning Salad, Laetitia Coutelette fait partie de ces professionnels dont le métier s’inscrit de plain-pied dans la technologie numérique et ses évolutions. « Le numérique fait pleinement partie de mon quotidien », témoigne-t-elle. « Il me permet globalement de créer des dispositifs de formation hybrides en réalisant un ensemble de tâches. Je vais notamment concevoir et réaliser le dispositif, monter les différents éléments qui le constituent sur le LMS (Learning Management System) et assurer l’animation de la formation. Je vais également créer des modules de e-learning, concevoir et réaliser des tutoriels pour les équipes. Je vais encore réaliser des accompagnements à distance ou sous la forme d’ateliers de Design Thinking, créer des jeux et tout un ensemble d’outils qui vont permettre d’accompagner les clients. »
Pour cette professionnelle, l’évolution est bien sûr technique : il convient d’absorber et d’utiliser à bon escient les innovations qui apparaissent. Elle est également culturelle dans la mesure où, longtemps, le numérique a été considéré comme un danger pour les formateurs. « Lorsque je suis arrivée dans le milieu de la formation, il se disait que le e-learning allait remplacer les professionnels. Les formateurs ont peu à peu compris que ce n’était pas le cas, et que le numérique allait permettre de mieux placer les apprenants en situation de formation. Mais pour cela, il a fallu convaincre… »
IA : nous passons du « faire » à une situation de donneur d’ordre et de contrôleur
Entre 2020 et 2022, la pandémie vient donner à cette dynamique un coup d’accélérateur. « La digitalisation s’est accentuée, mais pas toujours dans de bonnes conditions », se rappelle Laetitia Coutelette. « Certains de mes collègues formateurs ont soudain été amenés à effectuer 7 heures de formation en mode distanciel… Cela a pu occasionner certains traumatismes, mais également une prise de conscience : on s’est soudainement rendus compte que transposer une formation présentielle en 100% distanciel sans l’adapter n’était pas une bonne chose. Personnellement, j’ai animé certaines sessions de formation visant à expliquer ce qu’était véritablement une formation dynamique. Il me semble que nous avons collectivement appris de cette période ». Samuëlle Dilé le confirme. Experte en pédagogie multimodale, cette professionnelle l’observe : « grâce à cette période de pandémie, notre rapport au présentiel a évolué ; celui-ci sert beaucoup moins à délivrer des informations descendantes. Il se présente désormais comme un espace de collaboration, de co-développement et d’intelligence collective. C’est en quelque sorte un événement à part, qui a pris ses lettres de noblesse ». Interrogés à l’occasion du 10e baromètre de l’ISTF, la grande majorité des professionnels du secteur se retrouve d’ailleurs dans ce mouvement général.
Reste aujourd’hui à faire face à une nouvelle évolution pour le moins significative : l’arrivée de l’Intelligence Artificielle générative dans le quotidien des professionnels de l’ingénierie pédagogique. « Nous sommes ici face à une véritable transition », avance à ce sujet Willy Leloutre-Got, directeur de l’innovation au sein du groupe IRFA formation. « Depuis de nombreuses années, nos supports se dématérialisent, nos métiers se digitalisent et de nouveaux usages amènent aujourd’hui les professionnels de l’ingénierie pédagogique à se réinventer. »
Selon Willy Leloutre-Got, les métiers de l’ingénierie pédagogique ont longtemps suivi une pente plus ou moins douce vers la digitalisation et l’automatisation. À travers l’arrivée de l’IA, la transformation est radicale. « C’est en réalité l’intégralité des processus qui sont interrogés, car ce sont tous les métiers qui sont concernés. Avec l’intelligence artificielle il va falloir réapprendre à lire, à effectuer des recherches, à coder… En 2024, la question n’est plus de savoir passer d’un courrier papier à un e-mail, mais bien de savoir utiliser des machines qui peuvent rédiger à notre place, et ceci après avoir mené une recherche autonome. Nous sommes passés en quelque sorte du ‘faire’ à un rôle de donneur d’ordre et de contrôleur d’assistants virtuels (IAG). »
« La création de valeur amenée par l’IA est déjà là »
Cette évolution, pour ne pas dire cette révolution, est en marche. Car l’IA générative est partout, de plus en plus utilisée dans nos vies quotidiennes mais aussi au sein des organismes de formation. Le cas de Laetitia Coutelette est à cet égard éloquent. Pour elle, l’intelligence artificielle est un outil d’ores et déjà intégré dans sa pratique journalière. « Je l’utilise principalement pour les textes, pour reformuler certaines choses mais aussi pour rédiger des petits scripts et des scénarios pour mes storytelling ou mes motion design. Je sollicite également Chat GPT pour affiner des objectifs, pour me soumettre des titres de formation, pour rédiger des feedbacks d’apprenants… voire parfois pour réaliser du codage HTML. » Dans ces cas précis, l’IA ne se substitue pas au travail de l’être humain : elle vient le soutenir. « Chat GPT ne fait pas tout. : je relis ses propositions, je lui demande de préciser ses réponses, d’aller plus loin en fonction de ce que je recherche. Puis, une fois le texte à peu près stabilisé, je l’amende, je reformule et précise ce qui est suggéré. »
« Pour les professionnels, la création de valeur amenée par l’IA générative est déjà là », abonde Willy Leloutre-Got. Ce qui ne va pas sans poser de nouvelles questions, liées aux usages que l’on s’apprête à déployer avec l’Intelligence artificielle. Ceux-ci s’inscrivent-ils bien dans le cadre juridique actuel, notamment européen (IA Act) ? Sont-ils éthiquement responsables ? Quant aux professionnels de l’ingénierie pédagogique, sont-ils tous à mêmes de s’appuyer sur l’IA ? Le veulent-ils ? « Cette question de la transition nous renvoie à une problématique de conduite du changement au sein même de nos métiers », indique le directeur de l’innovation d’IRFA Formation. « Aujourd’hui, on se rend compte que les outils sont accessibles au plus grand nombre. Un organisme de formation en capacité de bien les utiliser peut tout à fait tripler, voire quintupler sa productivité. L’automatisation décuplée et radicale impacte tous les métiers : le formateur, le coordinateur, l’ingénieur pédagogique, et même l’équipe de direction. (…) Nous avons encore beaucoup de travail afin de bien former les ingénieurs pédagogiques aux potentialités de l’IA. Il en va de la facilitation de leur quotidien, l’enjeu étant de ne laisser personne sur le bord du chemin et de préserver le sens que nous donnons à nos métiers. »
L’IA : des questions qui restent en suspens
Cette acculturation est également l’un des enjeux que met en avant Samuëlle Dilé. Pour sa part, l’experte en pédagogie multimodale rappelle combien les changements radicaux qui se profilent actuellement ne doivent pas faire perdre de vue l’essentiel : le maintien de l’esprit critique propre à l’ingénieur pédagogique. « L’intelligence artificielle est un outil extraordinaire sur lequel les professionnels s’appuient d’ores et déjà, et continueront bien sûr de le faire », indique-t-elle. « Pour autant, il ne faut jamais oublier qu’un ingénieur pédagogique s’adapte à ses cibles, identifie subtilement les leviers, les freins et les contraintes d’un environnement. Il va aussi chercher les besoins implicites des apprenants et des organisations : ce n’est pas le cas de l’IA… Pour le dire autrement, le rôle de l’ingénieur pédagogique consistera, demain, à conserver un rôle global d’ensemblier et d’architecte. Ce n'est pas rien ! »
L’IA pose par ailleurs un certain nombre de questions, qui à ce jour demeurent en suspens et qu’il convient de ne surtout pas oublier. La première d’entre elles est de nature environnementale, et renvoie à l’essor de la digitalisation dans les métiers de l’ingénierie pédagogique. Quels objectifs de sobriété pour l’intelligence artificielle, alors que certaines études et notes ministérielles tendent à montrer son poids écologique ? La seconde concerne plus particulièrement le traitement des données qui, collectées par l’IA, se doivent de respecter les règlementations en vigueur (RGPD, loi européenne sur l’IA) signé récemment par l’Union Européenne. Sur l’un et l’autre de ces points, force est de constater que les réflexions sont en cours.
Pour les métiers de l’ingénierie pédagogique, les changements ne font peut-être que commencer…
(Image : Jemastock - Freepik)
Laetitia Coutelette : « Avec l’IA générative, nous sommes passés à une nouvelle étape »
Vous êtes consultante au sein de Learning Salad, une agence de Digital Learning. Quel rôle joue l’innovation digitale dans votre métier ?
Laetitia Coutelette : Le numérique fait pleinement partie de mon quotidien. Il me permet globalement de créer des dispositifs de formation hybrides en réalisant un ensemble de tâches. Je vais notamment concevoir et réaliser le dispositif, monter les différents éléments qui le constituent sur le LMS (Learning Management System) et assurer l’animation de la formation. Je vais également créer des modules de e-learning, concevoir et réaliser des tutoriels pour les équipes. Je vais encore réaliser des accompagnements à distance ou sous la forme d’ateliers de Design Thinking, créer des jeux et tout un ensemble d’outils qui vont permettre d’accompagner les clients. Depuis plusieurs années, l’innovation digitale nous offre de plus en plus de possibilités pédagogiques, tout en étant à la base de certaines peurs. Lorsque je suis arrivée dans le milieu de la formation il y a une dizaine d’années, il se disait que le e-learning allait remplacer les professionnels. Les formateurs ont peu à peu compris que ce n’était pas le cas, et que le numérique allait permettre de mieux placer les apprenants en situation de formation. Mais pour cela, il a fallu convaincre… La période du Covid nous a aussi aidé.
De quelle manière ?
Laetitia Coutelette : Lorsque la pandémie s’est déclarée, certains de mes collègues formateurs ont été amenés à effectuer 7 heures de formation en mode distanciel… Cela a pu occasionner certains traumatismes, mais également une prise de conscience : on s’est soudainement rendu compte que transposer une formation présentielle en 100% distanciel sans l'adapter n’était pas une bonne chose. Personnellement, j’ai animé certaines sessions de formation visant à expliquer ce qu’était véritablement une formation dynamique. Il me semble que nous avons collectivement appris de cette période. Cela étant dit, nous sommes désormais passés à une nouvelle étape, celle de l’intelligence artificielle générative.
Vous appuyez-vous déjà sur l’IA et si oui, de quelle manière ?
Laetitia Coutelette : Je l’utilise principalement pour les textes, pour reformuler certaines choses mais aussi pour rédiger des petits scripts et des scénarios pour mes storytelling ou mes motions design. Je sollicite également Chat GPT pour affiner des objectifs, pour me soumettre des titres de formation, pour rédiger des feedbacks… voire parfois pour réaliser du codage HTML. Mais Chat GPT ne fait pas tout : je relis ses propositions, je lui demande de préciser ses réponses, d’aller plus loin en fonction de ce que je recherche. Puis, une fois le texte à peu près stabilisé, je l’amende, je reformule et précise ce qui est suggéré. L’avantage de l’IA vient du fait qu’elle formule des idées différentes de celles auxquelles nous pourrions penser, y-compris pour les quiz. Cela étant dit, en tant que professionnels nous avons encore un travail de formation à effectuer sur l'IA. Nous avons au sein de Learning Salad créé un jeu que nous avons testé lors d'un atelier auprès de nos clients pour leur permettre de réfléchir collectivement sur l’utilisation de l’IA dans les pratiques professionnelles en lien avec la formation. Nous découvrons certains écueils, à l’image de la sécurité des données utilisées : c’est un vrai sujet.
Willy Leloutre-Got : « Nos métiers sont confrontés à une problématique de conduite du changement »
Vous êtes le directeur de l’innovation du groupe IRFA Formation, actuellement en train de suivre un Master universitaire sur l’intelligence artificielle : quel regard portez-vous sur l’évolution des métiers de l’ingénierie pédagogique ?
Willy Leloutre-Got : Nous sommes ici face à une véritable transition. Depuis de nombreuses années, nos supports se dématérialisent, nos métiers se digitalisent, et de nouveaux usages amènent aujourd’hui les professionnels de l’ingénierie pédagogique à se réinventer. Même si sur le fond le service pédagogique reste à peu près le même, nous assistons à un net essor de l’automatisation, et avec l’IA, c’est un tout autre phénomène, bien plus massif, que nous sommes en train d’intégrer dans nos pratiques. Pour moi, nous sommes en présence deux phénomènes : tout d’abord celui de la transition numérique qui se généralise et s’impose à chacun ; celui, ensuite, lié à l’apparition récente de l’intelligence artificielle. Dans un premier temps, depuis plusieurs années, nous avons réalisé cette évolution qui nous a fait passer du papier au numérique. C’est ainsi que, petit à petit, nous avons commencé à automatiser nos tâches, particulièrement en changeant nos canaux de distribution. Cela a rendu les choses simples pour certains, et plus difficiles pour d’autres. Avec l’IA qui vient d’apparaître et qui se généralise, nous sommes confrontés à une transformation bien plus radicale, pour ne pas dire abrupte. C’est en réalité l’intégralité des processus qui sont interrogés, car ce sont tous les métiers qui sont concernés. Avec l’intelligence artificielle il va falloir réapprendre à lire, à effectuer des recherches, à coder… En 2024, la question n’est plus de savoir passer d’un courrier papier à un e-mail, mais bien de savoir utiliser des machines qui peuvent rédiger à notre place, et ceci après avoir mené une recherche autonome. Nous sommes passés en quelque sorte du « faire » à un rôle de donneur d’ordre et de contrôleur d’assistants virtuels (IAG).
Comment voyez-vous évoluer les métiers de l’ingénierie pédagogique dans les années à venir ?
Willy Leloutre-Got : Je dirai que je suis inquiet pour les personnes qui ont des tâches rébarbatives, robotisées en quelque sorte, car très vite l’IA (ChatGPT, ClaudeAI, Mistral…) sera en mesure de réaliser ce travail de manière très rapide. En réalité, cette question de la transition nous renvoie à une problématique de conduite du changement au sein même de nos métiers. Nous avons encore beaucoup de travail afin de bien former les ingénieurs pédagogiques aux potentialités de l’IA. Il en va de la facilitation de leur quotidien, l’enjeu étant de ne laisser personne sur le bord du chemin et de préserver le sens que nous donnons à nos métiers. Il s’agit donc de s’engager dans ce travail de conduite du changement à une grande échelle, non seulement pour faciliter le quotidien des collaborateurs mais aussi pour améliorer la qualité de vie au travail. En fait, il s’agit de combiner deux évolutions : d’une part en acculturant les directions générales sur les aspects stratégiques ; d’autre part en agissant auprès des collaborateurs sur la qualité de vie au travail. Ce sont bien deux effets leviers différents à actionner, mais qu’il s’agit de combiner ensemble. Il y a aussi à traiter, bien entendu, des questions liées au cadre juridique, à l’éthique, à l’environnement, au rapport entre l’humain et la machine... Et puis il faut aussi penser aux plus jeunes car ce sont eux les professionnels de demain, ceux qui seront sur le marché du travail en 2030 ou 2035. Plutôt que d’avoir des designers de contenus, l’enjeu consiste à opérer une forte montée en compétences auprès de la génération à venir afin de tendre vers un nouvel horizon, celui de l’expert métier augmenté et de dresseur d’intelligence artificielle ! Au final, je crois surtout qu’il va nous falloir agir sur le récit lié à l’IA générative, car pour l’heure nous vivons dans le mythe d’une prise de pouvoir de la machine sur l’être humain. Nous devons tordre le cou à cette dimension, car l’humain reste et restera au cœur de nos imaginaires. En revanche, les missions qui sont les nôtres évolueront, comme elles l’ont toujours fait.
Pour en savoir plus
- IA Act de l’Union Européenne : « Approche européenne de l’Intelligence Artificielle »
- Baromètre 2024 de l’Institut des métiers du Blended Learning (ISTF)